La médiation, en tant que pratique d’accompagnement et de transmission, va bien au-delà de la simple présentation d’une œuvre. Elle se structure autour d’enjeux complexes, notamment l’identité des médiateurs et la nature des rencontres qu’ils facilitent (Munita, 2022). Dès lors se pose une question : qu’est-ce que la médiation ?
La définition de la médiation varie selon les contextes et les espaces dans lesquels elle se déploie (Dufrêne, Gellereau, 2012). Dans les écoles, les bibliothèques, les associations, le milieu familial ou encore les autres espaces culturels (comme les Fab Labs ou les centres de culture scientifique, technique et industrielle — CCSTI — et musée pour enfants, Dias-Chiaruttini, 2020), les formes de médiation et les objectifs peuvent varier. Cette diversité des espaces entraine-t-elle des différences dans les pratiques et les objectifs de médiation conscientisés par les acteurs et, si oui, lesquelles ?
Une seconde question soulevée par cet axe est celle de l’identité des médiateurs : quelle place ont les différents acteurs — enseignants, bibliothécaires, éditeurs, animateurs, parents, auteurs ou pairs lecteurs — dans l’acte de médiation ? Si chaque médiateur occupe un rôle spécifique, quels sont les enjeux de leurs interactions ? Quels sont les apports et les tensions qui peuvent émerger lorsqu’ils travaillent ensemble au sein d’un dispositif de médiation ? Par exemple, les objectifs entre un enseignant et un médiateur peuvent diverger ; comment les enjeux de la réception des textes peuvent-ils intégrer une approche plus émotionnelle et subjective qui est parfois écartée à l’école ? Ces différents statuts de médiateurs entrent-ils en tension ou, au contraire, favorisent-ils un enrichissement mutuel des pratiques ?
La rencontre entre médiateurs de statuts et expertises professionnelles différents (qu’offre entre autres le LéA PelMel) contribue-t-elle à spécifier les médiations proposées dans ces espaces aux frontières des institutions ? Les médiateurs ne sont pas seulement des « transmetteurs » de savoirs, mais aussi des passeurs de cultures qui établissent des liens entre les objets culturels, les jeunes, et la société dans son ensemble (Frier, 2006). Ces médiateurs, issus de divers horizons professionnels, doivent naviguer entre leurs objectifs propres et ceux d’un programme de médiation (et parfois avec un programme scolaire). Leur travail est-il facilité ou compliqué par leurs différences de visées et de perspectives disciplinaires ou professionnelles ? Quelles tensions peuvent éventuellement émerger de ces différences, notamment en matière d’approche, de stratégie d’engagement ou d’objectifs poursuivis ? Comment les différents types de public, dont les élèves en contexte scolaire, perçoivent-ils les interventions des différentes catégories de personnes assurant les médiations ?
Enfin, la médiation du livre, analogique comme numérique, n’a pas les mêmes enjeux selon le public visé (Allouche, 2004). En particulier, la question de la médiation s’avère essentielle pour les jeunes éloignés de la culture littéraire. Comment les médiations peuvent-elles réussir à engager ces jeunes dans la lecture, notamment ceux qui n’ont pas une culture de lecture transmise au sein de leur famille ou de leur environnement immédiat ? Quels moyens les médiateurs peuvent-ils mobiliser pour surmonter les barrières sociales, économiques et culturelles qui éloignent certains jeunes enfants de l’accès à la littérature ? Ces publics peuvent-ils être touchés par des médiations adaptées, et dans ce cas, comment ?
L’un des enjeux principaux de la médiation réside dans la manière de surmonter ces obstacles et de susciter une rencontre authentique entre le lecteur et l’œuvre. Quelles pratiques permettent de créer une rencontre véritable entre les médiateurs et ces publics souvent considérés comme « en marge » de la culture ? Et dans quelle mesure les dispositifs de médiation peuvent-ils contribuer à transformer cette rencontre en un moment de partage et d’enrichissement mutuel ? Comment ces dispositifs et pratiques varient-ils en fonction de l’objet de la médiation, de ses enjeux et de la culture professionnelle du médiateur ?
Ces questions permettent de mettre en lumière les divers enjeux de la médiation et soulignent l’importance de réfléchir à son évolution dans un monde en perpétuel changement, tout en tenant compte des pratiques, des acteurs et des publics qui en sont les parties prenantes. La médiation du livre doit-elle être pensée comme un processus uniformisé ou doit-elle s’adapter aux réalités spécifiques des espaces et des publics qu’elle vise ?
Le deuxième axe abordera l’évolution des dispositifs de médiation à travers une réflexion sur leur ancrage dans l’histoire des animations de lecture, tout en soulignant leur capacité à se renouveler avec de nouvelles pratiques et actions. Si les dispositifs numériques, les bibliothèques 2.0 (Le Deuff, 2010) et les différentes formes d’arts numériques (Audet, 2023) ont effectivement bouleversé les modalités d’engagement des jeunes lecteurs, l’histoire de la médiation reste marquée par des pratiques qui, bien qu’évoluant, demeurent profondément liées à l’animation de la lecture dans des espaces physiques comme les bibliothèques, les écoles, ou les lieux culturels (Poslaniec, 1999 ; Munita, Bustamante, 2019).
Les dispositifs de médiation modernes peuvent être compris comme une continuité de ces pratiques, tout en s’enrichissant de nouvelles actions. Par exemple, les ateliers de lecture à voix haute, les temps de lecture partagée, ou encore les dispositifs de « lectures-spectacles[1] » continuent d’offrir des moments où le livre prend vie au-delà de sa simple forme imprimée. Ces actions visent à susciter l’engagement des jeunes lecteurs en créant des moments d’échange, de plaisir et de création collective autour de la lecture.
Mais la nouveauté réside dans l’intégration de nouvelles formes de pratiques médiatiques qui vont bien au-delà de la lecture traditionnelle. Le développement de la poésie, des jeux littéraires, ou des ateliers d’écriture créative permet aujourd’hui d’offrir aux jeunes lecteurs une manière de s’approprier l’objet livre de façon interactive et personnelle (Boutevin, 2023). Par exemple, les ateliers d’écriture créative favorisent l’expression personnelle tout en encourageant la réflexion sur les formes narratives et les imaginaires collectifs. La poésie, avec sa capacité à jouer avec les sonorités et les rythmes, peut aussi offrir un terrain d’expérimentation et d’émotion, créant des espaces où l’écrit devient une véritable exploration sensorielle (Brillant-Rannou, Petit, 2015). Quant aux jeux littéraires — héritiers des Salons littéraires (Cottegnies 2021) — qu’il s’agisse de jeux de rôle ou de jeux de société autour de la littérature, ils constituent un moyen ludique d’intégrer la lecture dans une dynamique participative, stimulant l’imaginaire des jeunes lecteurs et les invitant à vivre une expérience partagée de la littérature.
Ainsi, si le numérique reste un levier important pour rendre la lecture accessible à tous, il convient de ne pas oublier que les pratiques anciennes et les actions de médiation ont su évoluer en intégrant de nouveaux supports et formes d’expression. Les questions qui se posent ici sont multiples : comment ces nouvelles pratiques contribuent-elles à rendre la médiation plus engageante pour les jeunes ? Quel rôle la poésie ou les jeux peuvent-ils jouer dans l’émergence d’une culture de lecture partagée ? Et comment les ateliers d’écriture créative permettent-ils de renforcer les liens entre le livre, l’imaginaire personnel et l’acte de création ? (Bazile, Cwiczynski, 2020 ; Perzo, 2021)
Lorsque la médiation concerne des objets numériques (applications, podcasts, vidéopoèmes, livres enrichis, expériences en réalité virtuelle ou générative, etc.), elle requiert la prise en compte de nouvelles formes textuelles, de nouveaux gestes de lecture et modes de construction du sens. La médiation, dans ce contexte, articule souvent des enjeux de découvrabilité, de familiarisation technique et d’expérimentation esthétique, et ses dispositifs visent à rendre perceptibles les logiques et les caractéristiques propres aux œuvres présentées ainsi que leur contexte de production. Cela peut se traduire par la mise en place d’ateliers de lecture ou de jeu partagés, par l’installation d’espaces d’exploration in situ, mobilisant différents dispositifs technologiques qui permettent aux jeunes de découvrir et manipuler les œuvres — tels les QR codes installés au Salon de la poésie de Montréal ou les casques de RA et RV récemment mis à disposition dans de nombreux musées et bibliothèques — , ou encore par des actions de formation, destinées à développer la littératie numérique, la sensibilité aux cultures numériques et la connaissance des acteurs impliqués dans le processus de création (concepteurs sonores, graphistes, animateurs, etc.).
Cette évolution vers des pratiques plus diversifiées nous amène à repenser la place de la médiation comme processus vivant et dynamique, où l’interaction avec le livre se fait à travers des formes multiples d’expressions, tout en inscrivant ces dispositifs dans une histoire des pratiques. En effet, ces dispositifs modernes tentent non seulement de répondre aux attentes d’un public jeune toujours plus connecté, mais aussi de raviver l’expérience collective et émotionnelle de la lecture en favorisant des moments d’échange, de création, et de partage. Plusieurs questions pourront être ainsi abordées au sein de cet axe : comment les nouveaux dispositifs de médiation favorisent-ils la rencontre et la relation à l’œuvre ? Quels types d’interactions entre le sujet et l’œuvre encouragent-ils ? Comment ces nouveaux dispositifs et pratiques de médiation s’articulent-ils avec ceux existants ? Quels nouveaux rôles les médiateurs sont-ils amenés à jouer ?
Le troisième axe du colloque explorera la dimension interculturelle de la médiation littéraire et des supports de l’écrit, en s’intéressant au choix des supports et à leur capacité à toucher un public diversifié. En effet, comment prendre en compte des lecteurs issus de cultures, de milieux sociaux et de parcours scolaires très variés tout en construisant une vision du monde interculturelle à travers la médiation du livre ?
Le choix des supports de médiation — qu’il s’agisse d’animations autour des livres, d’ateliers créatifs ou d’activités ludiques — n’est pas neutre. Comment ces supports peuvent-ils contribuer à la construction d’une culture commune tout en respectant la diversité des cultures ? L’enjeu est de proposer des supports adaptés qui ouvrent des horizons tout en étant suffisamment flexibles pour s’adapter aux réalités culturelles, sociales et familiales des lecteurs. Par exemple, les livres jeunesse qui abordent des thématiques interculturelles (Gobbé-Mevellec, 2019) peuvent-ils permettre de développer une vision plus ouverte du monde tout en restant sensibles aux spécificités culturelles de chacun (Colomer, Margallo, 2013) ? Comment les médiations spécifiques (ateliers, rencontres d’auteurs, projets collectifs) peuvent-elles offrir des occasions de confrontation, d’échange et de partage des expériences tout en intégrant cette diversité des points de vue ? Comment la médiation autour de textes disponibles dans différentes langues — ou combinant plusieurs idiomes au sein d’une même œuvre — peut-elle devenir un levier privilégié d’inclusion et d’ouverture ? La littérature de jeunesse, en particulier, peut-elle se prêter à ces croisements linguistiques en permettant à des enfants issus de familles plurilingues de retrouver des échos de leur langue d’origine tout en découvrant la langue de l’école ou du pays d’accueil ?
Par ailleurs, une autre question se pose : comment les différents médiateurs — qu’ils soient enseignants, bibliothécaires, animateurs, parents ou artistes — peuvent-ils collaborer autour des mêmes supports tout en apportant des perspectives différentes ? Comment ces approches, loin de se contrarier, peuvent-elles se compléter et enrichir l’expérience des lecteurs ?
En effet, comment les pratiques interculturelles et inter-catégorielles des médiateurs sont-elles réfléchies dans une perspective complémentaire, qui permet à chaque médiateur, selon ses compétences et sa culture professionnelles, de jouer un rôle particulier dans l’expérience de la lecture (Abensour, Legendre, 2005) ? Par exemple, sans trop caricaturer, un bibliothécaire pourrait proposer un accompagnement plus informel et ludique, tandis qu’un enseignant pourrait intégrer l’œuvre dans un parcours d’apprentissage structuré. Comment ces rencontres de médiateurs aboutissent-elles à des dispositifs qui enrichissent l’expérience de la lecture et qui permettent de créer une véritable acculturation à la lecture ?
L’enjeu est de réfléchir à des expériences de médiation qui ne soient pas figées, mais qui offrent des espaces d’enrichissement mutuel, où les lecteurs peuvent se saisir des livres, des histoires et des récits en fonction de leurs propres expériences tout en étant exposés à d’autres points de vue. L’idée est de concevoir des dispositifs qui nourrissent les jeunes lecteurs tout en permettant à chacun d’être acteur d’une culture partagée sans exclure les singularités culturelles, linguistiques ou sociales (Maigret, 2015). Comment éviter que des barrières culturelles ne se dressent et empêchent des lecteurs de se sentir exclus de la culture dominante ? Comment favoriser des rencontres interculturelles et encourager une véritable diversité des imaginaires, sans que certains publics ne se retrouvent dans une position de marginalité ?
Enfin, cet axe soulèvera la question de la construction de communautés de lecteurs (Burgos et al. 1996) qui dépasse les frontières sociales, culturelles et générationnelles. Comment les médiateurs, à travers leurs interactions et leurs dispositifs, peuvent-ils créer des moments où la rencontre de l’Autre devient une véritable occasion d’enrichissement personnel et collectif ? En quoi la pluralité des supports et des pratiques de médiation permet-elle d’ouvrir des espaces de partage sans exclusion, où chacun trouve sa place dans un univers qui lui parle tout en l’invitant à découvrir et à comprendre les autres ?
Ce colloque invite à une réflexion collective sur les enjeux actuels et futurs de la médiation aux livres et aux supports de l’écrit. En explorant des dispositifs innovants et inclusifs, en repensant le rôle des médiateurs et en ouvrant le débat sur la dimension interculturelle de la médiation, nous espérons nourrir une culture de la lecture plus accessible, ouverte et participative. Il s’agit de créer des espaces où la lecture devient un véritable vecteur de transformation personnelle et sociale, contribuant ainsi au développement du gout de lire chez les jeunes, tout en favorisant les échanges culturels et sociaux à travers la littérature.
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